Editions Jentayu, précieuse passerelle entre les continents. Interview.

Mis à jour : nov. 16



Créées en 2014, les éditions Jentayu se consacrent exclusivement à la promotion et à la diffusion des littératures d’Asie ou en lien avec l’Asie.

Jentayu est le nom malais de l’oiseau mythique Jaṭāyū, issu de l'épopée hindoue du Rāmāyaṇa. Jeune, Jentayu fut intrépide au point de voler dangereusement près du soleil. Dans sa vieillesse, il partit affronter le démon Râvana, ennemi juré du héros Râma, dont il avait fait prisonnière la belle Sita. Au terme d’un vaillant combat, Jentayu perdit finalement la vie mais Râma lui accorda le moksha, c’est-à-dire la libération finale de son âme du cycle des renaissances, le samsâra.

Les éditions Jentayu, c’est un peu tout cela à la fois : voler de ses propres ailes et faire fi des frontières au travers, principalement, d'une revue bi-annuelle et d'un site Internet. Faire connaître les écrivains et les formes littéraires d'Asie (et donc d'Asie du Sud-Est) encore trop méconnus et absents de nos librairies, telle est la vocation de Jentayu.


Le fondateur de la maison d'édition, Jérôme Bouchaud, a accepté de répondre aux questions de Comptoir de la Mousson.


Quel est votre parcours ? Après mes études, je suis parti en Chine, où je suis resté quelques années, entre Pékin et Shenzhen. Je réside désormais entre France et Malaisie. Je travaille dans le monde de l'édition depuis 2008.


D'où vous vient ce goût pour la littérature et particulièrement la littérature asiatique ? J'ai grandi avec une passion pour la Chine, passion qui s'est élargie ensuite au Japon et au reste de l'Asie. J'ai toujours beaucoup lu, non pas immodérément, mais disons plus que la moyenne. Et mes lectures ont suivi mes passions et mes voyages.


La revue


Comment vous est venue l'idée de créer les éditions Jentayu, particulièrement la revue ? J'ai lancé en 2012 un site dédié à la littérature en provenance de, ou en lien avec la Malaisie, baptisé Lettres de Malaisie. C'était une façon pour moi de mieux comprendre ce pays au travers de la littérature, en captant les récits, les images et les fantasmes que les écrivains locaux et étrangers projetaient sur lui. Ce site me permet, encore aujourd'hui, de partager mes découvertes de lecture, mais aussi celles des autres, car plusieurs contributeurs se sont joints à moi depuis. Des rencontres décisives m'ont ensuite amené à co-fonder la revue Pantouns (aujourd'hui Pantouns et Genres Brefs), une revue en ligne de poésie dédiée à la forme du pantoun, ou pantun, un quatrain originaire de l'archipel malayo-indonésien. L'idée de la revue est de faire vivre le pantoun en d'autres langues que le malais, et tout particulièrement en français. Pantouns et Genres Brefs en est à 26 numéros et j'invite vos lecteurs à la découvrir. De fil en aiguille, ces diverses expériences éditoriales, bien que menées en amateur, m'ont donné envie d'élargir encore mon champ de perception et d'action, et c'est ainsi que Jentayu est née, dans l'espoir de donner à lire l'Asie, non plus seulement sous l'angle de la Chine, du Japon ou de l'Inde – ce qui est évidemment très réducteur –, mais de tous les autres pays qui la composent.


Pouvez-vous nous expliquer la conception d'un numéro : comment choisissez-vous le thème ? Comment trouvez-vous et sélectionnez-vous les textes qui figurent dans chaque numéro ? Le choix de la couverture ?

La conception d'un numéro se fait pour beaucoup à l'intuition. J'avoue ne pas passer de longues nuits à réfléchir à ce qui pourrait figurer dans la revue, car ce n'est pas tant moi qui la fait, mais bien plus les traductrices et les traducteurs. La revue est faite pour eux, pour qu'ils puissent y partager leurs découvertes et leurs plaisirs de lecture avec un public plus large. Les thèmes choisis sont assez vastes pour stimuler aussi bien l'intérêt des traducteurs que des lecteurs et permettre la mise en dialogue d'une diversité de textes venus d'horizons les plus multiples possibles. Les propositions de traductions me sont soumises par les traducteurs, on en discute brièvement par emails interposés pour s'assurer de choisir le texte le plus intéressant possible, puis la traduction est lancée. Pour ce qui est de la couverture, je travaille pour chaque numéro en relation avec une illustratrice ou un illustrateur asiatique. En fonction du thème, j'essaie d'orienter mon choix vers tel ou tel artiste qui pourrait, au vu de ses précédents travaux, prendre du plaisir à illustrer des récits sur ce thème particulier. A partir de là, une fois les illustrations reçues, je fais quelques tests et j'en sélectionne une pour la couverture.

Un des défis de la revue relève de la traduction des œuvres : que répondriez-vous à ceux qui penseraient qu'une traduction dénature le texte original ?

Je répondrais que, depuis Babel, on n'a pas trouvé mieux que la traduction pour s'approcher de cultures qui nous sont autres et pour tisser des liens entre elles et nous. Libre à chacun de vouloir ou non lire en traduction, je n'impose rien. Mais on sent bien qu'un monde sans traduction serait bien terne, pour ne pas dire affreusement monolithique... Et pour ce qui est de dénaturer le texte original, de ne jamais pouvoir parvenir à la copie conforme et parfaite du texte original, beaucoup de textes ont été publiés sur le sujet et décrivent ce phénomène bien mieux que je ne saurais le faire. Je recommande notamment le brillant Trois essais sur la traduction, du sinologue et traducteur Jean François Billeter, paru aux éditions Allia.


Vous avez décidé de faire une pause dans l'édition de la revue, pourquoi ? Quelles sont les différentes possibilités pour soutenir Jentayu afin que cela continue ?

La revue semestrielle fait effectivement une pause, car je n'arrive plus à suivre financièrement la cadence. La revue vit grâce aux traducteurs et elle a également reçu le soutien du Centre national du livre ces deux dernières années. Mais cela reste malgré tout un défi artistique, économique, logistique, etc. de taille que de s'imposer un nouveau numéro tous les six mois, avec le calendrier serré et les dépenses que cela suppose. Aujourd'hui, je ne peux plus le faire, mais rien ne dit que l'aventure ne reprendra pas un jour. Et je ne m'interdis pas des publications ponctuelles qui me tiennent à coeur et qui permettent à Jentayu de faire émerger des pans encore méconnus des littératures d'Asie. Des surprises sont d'ailleurs à venir très bientôt, donc gardez l'oeil ouvert... La solution idéale de soutien pour Jentayu serait de bénéficier d'une sorte de mécénat ou de trouver un partenaire économique qui comprenne à la fois l'importance du rôle de passerelle joué par la revue, l'espace de réflexion et d'échange qu'elle ouvre, mais aussi le caractère souvent peu rentable et fluctuant du secteur de l'édition, comme le révèle de manière très crue et brutale la crise actuelle (ndlr: voir encadré plus bas).


La littérature d'Asie du Sud-Est


La présence littéraire de l'Asie du Sud-Est en France reste plutôt limitée à des récits historiques, on pense bien sûr à la littérature marquée par la colonisation en Indochine, puis autour de la période khmère rouge.

Comment expliquez-vous que la littérature d'Asie du Sud-Est reste méconnue en France ?

Ce qui nous parvient en France de l'Asie du Sud-Est, et de l'Asie en général, n'a longtemps été qu'un miroir grossissant de nos propres fantasmes projetés sur cette partie du monde. L'ex-Indochine a ainsi concentré toute notre attention du fait de la colonisation, tout comme l'Inde, la Birmanie ou la Malaisie ont focalisé l'attention des lecteurs outre-Manche du fait de l'expansion coloniale britannique dans ces régions. C'est la raison principale de notre aveuglement partiel encore aujourd'hui, l'un des nombreux effets néfastes de la colonisation. Certes, il y a bien eu quelques ouvrages remarquables d'écrivains-voyageurs français situés ailleurs qu'en Indochine et toujours lisibles aujourd'hui, mais ils sont rares. Je n'en citerai qu'un ici : le roman Malaisie, d'Henri Fauconnier, publié en 1930.

La littérature d'Asie du Sud-Est à proprement parler, c'est-à-dire écrite par des auteurs originaires de cette partie du monde, ne nous parvient qu'au compte-goutte, grâce au généreux travail d'universitaires ou d'amateurs passionnés. Mais l'intérêt des lecteurs reste à développer, leur sensibilité à aiguiser, et cela prend du temps et des investissements. Par exemple, le coût assumé par un éditeur pour un roman traduit de l'indonésien ou du thaï est autrement plus conséquent que pour un roman traduit de l'anglais – il s'agit d’un vrai risque financier qui peut engager l'avenir d'une maison. D'où l'idée des textes courts dans Jentayu, afin de contribuer à élargir la focale et à attiser un appétit pour ces littératures qui ont tant à nous apporter.


Pensez-vous qu'il soit absolument nécessaire d'avoir une connaissance culturelle de la région déjà établie pour accéder aux textes d'auteurs du sud-est asiatique ?

Au risque d'énoncer des platitudes, je dirais que non, il n'est pas besoin de bien connaître un pays ou une culture pour accéder à et apprécier pleinement sa littérature. Cela vaut pour l'Asie du Sud-Est comme pour l'Amérique latine ou l'Afrique subsaharienne. Nous nous gavons bien de romans américains ou scandinaves, et la Chine et le Japon ne nous sont plus si méconnus malgré l'éloignement. Ce qui est indispensable, par contre, c'est de la curiosité, une ouverture d'esprit... et une certaine forme d'assiduité. Il est tout à fait légitime de se sentir déboussolé, décontenancé par certaines idées ou références, voire même certaines techniques narratives, mais comment justifier notre désintérêt pour une œuvre alors qu'elle aura subjugué par ailleurs ? Un bon lecteur s'accroche vaille que vaille à ce que lui tend l'auteur. Et le travail de traduction et d'édition, s'il est fait à bon escient, doit nous permettre de surmonter les quelques petits obstacles mis sur notre chemin et de profiter pleinement de notre lecture.


Identifiez-vous des thèmes récurrents abordés par les auteurs contemporains de la zone ?

Les grands thèmes littéraires abordés par les auteurs contemporains d'Asie du Sud-Est – que ce soit la quête identitaire, l'exclusion sociale, l'appel du lointain, ou encore l'amour interdit – ne diffèrent guère de ceux abordés par les auteurs d'autres continents ou d'autres époques. C'est dans le traitement de ces thèmes que des particularités se font sentir, même si une certaine forme insidieuse d'homogénéisation des récits semble à l'œuvre chez certains auteurs d'Asie du Sud-Est écrivant en anglais et dont les romans sont publiés par des maisons d'édition anglo-saxonnes. A l'heure actuelle, les questions de justice sociale, notamment en lien avec les déplacements dans la zone de populations migrantes et exploitées, de démocratie inachevée, alors que des pouvoirs forts se sont mis en place ou ont resurgi ici et là ces dernières années, ou encore de sexualité et de genre, dans des sociétés traditionnellement très ouvertes mais politiquement hyper-conservatrices, font l'objet d'un nombre grandissant de récits et incitent beaucoup de jeunes auteurs à investir le champ littéraire pour décrire la réalité telle qu'ils la vivent et la perçoivent.


Question difficile : pouvez-vous nous donner votre conseil lecture pour quelqu'un qui voudrait s'initier à cette littérature, ainsi que votre dernier coup de cœur ?

Votre question est au contraire on ne peut plus facile. Pour quiconque souhaite s'initier à cette littérature, il me semble que la revue Jentayu est tout indiquée ! Des textes courts sur des thématiques assez larges, remarquablement traduits et illustrés qui plus est, le tout accompagné par des notes de lecture de traducteurs et des entretiens avec les auteurs : Jentayu est une porte d'entrée sur l'Asie, et sur l'Asie du Sud-Est en particulier, aisément accessible pour qui se donne la peine de la pousser. Je dirigerais aussi tous les lecteurs vers le catalogue de maisons spécialisées sur cette région, à l'image notamment des éditions Gope, dont la qualité du travail éditorial et la diversité des textes publiés sont indéniables. Si vos lecteurs sont en quête de romans contemporains, je les invite à fouiller dans les traductions disponibles en provenance des pays d'Asie du Sud-Est. Ils s'apercevront vite que la liste n'est pas très longue... mais le plaisir de lecture toujours intense !

Personnellement, je recommanderais:

Côté indonésien, le Quatuor de Buru de Pramoedya Ananta Toer, paru ces dernières années aux éditions Zulma (traduction de Dominique Vitalyos), et les romans d'Eka Kurniawan chez Sabine Wespieser (trad. Etienne Naveau).

Côté singapourien, Sharlene Teo chez Buchet/Chastel (trad. Mathilde Bach).

Côté malaisien, Shih-Li Kow aux éditions Zulma (trad. Frédéric Grellier) et Brian Gomez aux éditions Gope (trad. votre serviteur).

Côté philippin, Miguel Syjuco aux éditions Christian Bourgois (trad. Anne Rabinovitch).

Côté thaïlandais, les traductions par Marcel Barang des oeuvres de Saneh Sangsuk et Chart Korbjitti, parues au Seuil et chez Asphalte, sont incontournables.

Côté cambodgien, Soth Polin publié aux éditions du Grand Os (trad. Christophe Macquet).

Côté timorais, Luís Cardoso aux éditions Arkuiris (trad. Catherine Dumas).

Côté vietnamien, Thuân publiée aux éditions Riveneuve (trad. Yves Bouillé).



L'AVIS DE COMPTOIR DE LA MOUSSON


Le travail des éditions Jentayu est important.


Les écrivains ne sont-ils pas des éclaireurs ? Ils font passer une réalité ou un imaginaire, une vision du monde, des idées, des émotions, un ton, un style, un langage, de l'ombre à la lumière. Leurs oeuvres font grandir, ouvrent l'esprit, font vivre une langue. Et s'ils sont des éclaireurs, les traducteurs sont des passeurs.

Lire pour mieux comprendre. Mieux comprendre notre monde: celui dans lequel on vit mais aussi le nôtre, notre propre monde intérieur.

Ne pas encourager cet art reviendrait à éteindre les esprits. Sans parler du plaisir inhérent à la lecture d'un bon mot, à la découverte de lignes qui nous font dire "c'est exactement ce que je ressens mais je n'aurais jamais pu le dire ainsi.", à l'immersion dans un monde lointain, à l'abstraction qui soustrait à la vie quotidienne l'espace de quelques instants.


Faire connaître des auteurs d'horizons méconnus c'est prendre part à ce travail de mise en lumière. Cela donne accès à des cultures de manière plus intime et profonde, cela gomme les distances.


Pour qui serait curieux d'en savoir plus sur la scène littéraire asiatique, d'avoir une approche différente de ces pays ou tout simplement de soutenir la création, n'hésitez pas une seule seconde à faire confiance à Jentayu (l'acquisition des anciens numéros est possible en cliquant ici).


Editions Jentayu http://editions-jentayu.fr/

Lettres de Malaisie https://lettresdemalaisie.com/

Pantouns et Genres Brefs http://pantun-sayang-afp.fr/category/revue-pantouns/

Lire l'article sur Asialyst.


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