Rithy Panh ou la lutte contre l'oubli


Il y a 45 ans jour pour jour, Phnom Penh tombait aux mains des Khmers rouges et ainsi s'établissait pour quatre années la dictature de Pol Pot.

Pour faire vivre le souvenir, (re)découvrez Exil et Les Tombeaux sans noms de Rithy Panh, deux jalons sur le chemin cathartique du réalisateur.

Portrait de Rithy Panh par Edouard Caupeil pour Libération.

Affiches des films.


En 1975, Rithy Panh a tout juste 11 ans, il vit à Phnom Penh. Il est interné dans un camp khmer rouge de réhabilitation par le travail. Il perd toute sa famille. Un passé qu'il relate dans un récit poignant, L'élimination.

En 1979, il parvient à s’échapper et arrive au camp de réfugiés de Mairut, en Thaïlande, où il vit un an avant de rejoindre la France. En 1985, il intègre l’IDHEC (école de cinéma intégrée depuis à la Femis). Devenu réalisateur, il consacre principalement son oeuvre à témoigner du génocide khmer rouge pour lutter contre la dissolution du souvenir des victimes.


UN EXIL INTÉRIEUR


Dans Exil, sorti en 2016, Rithy Panh explore la question du souvenir et du deuil liée à la période khmère rouge à travers des images d'archives et une mise en scène quasiment théâtrale dans une hutte caractéristique des camps.

L'exil est certes physique puisqu'il relève d'un déplacement dans l'espace mais il est aussi, et peut-être avant tout, intérieur. Même si cet exil forcé engloutit l'enfance, plonge dans une profonde solitude, rend tout monochrome, tente d'emprisonner l'esprit des hommes, il n'anéantit pas complètement le monde psychologique d'un individu. La puissance de la psyché est de convoquer les souvenirs, elle a même cette faculté merveilleuse de créer des images. C'est le pouvoir de l'imagination et de la rêverie; un pouvoir qui repousse la mort. Une caresse maternelle vient ainsi se déposer sur la joue du prisonnier, sa mère n'est plus pourtant.


Finalement, le cinéaste interpelle le spectateur sur un questionnement existentiel: qu'est-ce qu'être vivant ? Il cite Saint-Just: "Cette vie puissante qui nous traverse, est-ce la vie?".

Le souvenir, avec ses attributs que sont les photos et les objets, maintient en vie ceux qui ont péri mais aussi ceux qui restent. Le temps, figuré dans le film par les cycles de la lune, et la nature sont aussi l'évocation d'un réel que nul ne peut annihiler. Si le captif ne peut se promener librement c'est alors la nature qui viendra à lui dans sa hutte. Être vivant, serait donc entretenir la pensée et la rêverie intimes.


Les dernières images du film sont celles d'un renouveau synonyme d'espoir. Les oiseaux noirs, inquiétants, sont devenus blancs; une métamorphose qui n'est pas sans rappeler le cycle de la vie et celui de la réincarnation.



UN DEUIL IMPOSSIBLE


Cette quête du souvenir se poursuit dans Les Tombeaux sans noms, sorti en 2018, où Rithy Panh offre une réflexion très personnelle sur le deuil. Un deuil que l'absence de tombeaux de ses proches rend impossible; d'autant plus dans une culture où la mort violente condamne l'âme du défunt à errer et à venir hanter éternellement les vivants.

La vie peut-elle donc vraiment continuer si nos morts n'ont pas de sépulture?

Avec ce film, où il apparaît lui-même à l'écran, le documentariste entame un travail de paix avec les défunts. Il prolonge d'ailleurs cette démarche dans un livre paru en début d'année, La paix avec les morts, paru aux éditions Grasset (article à suivre prochainement).

L'oeuvre de Rithy Panh donne un nom à ces tombeaux si nombreux, difficile d'en dire plus sans risquer de dénaturer la beauté de son travail.



En attendant de pouvoir visionner le tout dernier film de Rithy Panh, Irradiés, récompensé par le prix du meilleur documentaire en février 2020 lors de la 70e édition du film international de Berlin, vous pouvez voir Exil et Les Tombeaux sans noms disponibles en DVD ou en VOD sur le site des Editions ARTE.




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