Symbolique de la grossesse et de l'accouchement au Cambodge

Mis à jour : mai 22

Le 5 mai était la journée mondiale de la sage-femme; l’occasion de s’intéresser à la sphère de la naissance en Asie du Sud-Est. Face à la difficulté de synthétiser la complexité à la fois du thème et de la région, Comptoir de la Mousson vous propose pour cette fois une approche de la grossesse et de l’accouchement au Cambodge. Lors de séjours dans le pays, vous avez peut-être remarqué des femmes portant des bonnets alors que le soleil battait son plein ou bien on vous a averti de ne surtout pas dire à une jeune mère que son nouveau-né était beau ? Cela fait partie des innombrables mystères que soulève une plongée dans l’univers culturel khmer.

S’intéresser à ce sujet dans un article de quelques lignes permettra d’effleurer l’intimité du peuple cambodgien. Effleurer seulement car il faudrait sans doute une vie pour appréhender toute la réalité et la teneur symbolique de ce qui fonde finalement le rapport à la vie d’une société.


Crédit: CARE (https://www.carefrance.org/)



LE RÊVE


Dans un rêve, la reine Maya vit un bodhisattva sous la forme d’un éléphant blanc à six défenses qui portait dans sa trompe un lotus blanc. Il pénétra dans son corps par le flanc et plongea dans ses entrailles. D’après certaines sources, l’enfant était même visible à travers la peau. Le lendemain, quand Maya raconta son rêve aux maîtres brahmanes, ils l’interprétèrent et affirmèrent qu’elle avait conçu un enfant mâle qui deviendrait un grand roi universel ou un Bouddha.

La naissance même de Bouddha est annoncée lors d’un rêve.

Serait-ce une piste pour expliquer que la vision de la grossesse au Cambodge est absolument indissociable du rêve ?


Au Cambodge, la grossesse est annoncée par un rêve.

Dans son article « Maman, je peux habiter dans ton ventre ? » : rêve et socialisation du fœtus au Cambodge, la sociologue Clémence Schantz, qui a mené plusieurs enquêtes terrain, indique que ces rêves annonciateurs « font intervenir très souvent des bijoux (…) ces bijoux déterminants souvent le sexe de l’enfant à venir ». Elle rapporte le récit d’une femme de 54 ans qui avait rêvé que sa belle-mère lui donnait une boucle d’oreille et qui peu de temps après a eu une fille. Si les bijoux présentent des diamants, cela annonce plutôt la naissance d’une petite fille.

Ces rêves peuvent aussi bien être faits par des femmes que par des hommes.

Les entretiens menés par Clémence Schantz révèlent aussi que le fœtus demande souvent l’autorisation à la femme de se loger en elle.


Une des fonctions majeures du rêve dans la grossesse est aussi de dévoiler l’identité de l’enfant avant cette renaissance.

Il convient de s’arrêter quelques instants sur une dimension essentielle de ce que l’anthropologue Ang Choulean appelle « la religion populaire khmère », syncrétisme alliant bouddhisme et croyances animistes transmises par la tradition orale. Cette dimension est la transmigration, autrement dit le passage d'une âme d'un corps dans un autre. Cela implique que le fœtus est héritier de vies antérieures et qu’il n’est pas une entité entièrement nouvelle. Le rêve permet alors de savoir quel ancêtre transmigre à travers la grossesse, inscrivant ainsi le bébé dans une forme de double filiation : celle avec ses parents et celle avec un ancêtre précis. Ang Choulean indique que cette transmigration se fait le plus souvent dans la même famille ou le même village. La grossesse est donc imbriquée à un contexte collectif et non plus réservée au cadre intime du couple.

Cet aspect ne s’arrête pas aux frontières du Cambodge. On en trouve trace en Thaïlande également comme en atteste cet extrait de l’œuvre Les Nobles de Dokmaï Sot, une des plus grandes romancières thaïlandaises contemporaines où Wimon, personnage principal, serait la réincarnation de sa demi-sœur morte à deux ans : « Certains allaient même jusqu’à dire que cette seconde petite fille était en réalité la première petite fille revenue sur terre (…) Khun Sae avait vu en rêve sa propre enfant s’asseoir à côté d’elle et lui dire ces quelques mots dont elle se souvenait parfaitement : « Maman, vous souvenez-vous de moi ? Je suis votre enfant, je ne suis pas restée longtemps avec vous car il fallait que j’aille renaître. Je redeviendrai votre fille quand je serai de nouveau dans ce monde. » ».


LE MONDE DE L’INVISIBLE


Dans la « religion populaire khmère », le monde du visible côtoie sans cesse le monde de l’invisible.


Les esprits

Dans La cérémonie de l'appel des esprits vitaux chez les Cambodgiens, Eveline Porée-Maspero explique : « Les Cambodgiens possèdent dix-neuf praliň, ou esprits vitaux, qui ont une certaine tendance à errer à l'aventure, surtout pendant le sommeil, et peuvent alors percevoir ce que ne saisissent pas nos sens humains. »

Pour empêcher ces esprits vitaux de fuir, les Cambodgiens nouent aux poignets du fil de coton et, traditionnellement, lorsqu'une Cambodgienne accouche, on lui met autour des reins un katha, c’est-à-dire un talisman consistant en une ficelle autour de laquelle on a enroulé une mince plaque d'or, d'argent ou de cuivre, où ont été gravées des formules magiques.

La mère originelle

Dans sa thèse de doctorat de sociodémographie, Construire le corps féminin à travers les pratiques obstétricales à Phnom Penh, Cambodge, Clémence Schantz rapporte : « Au cours de la discussion, je dis à la femme en khmer (donc sans passer par la traductrice) que son enfant est très beau. Je me fais immédiatement reprendre par la traductrice, furieuse, qui me dit « Clémence, tu sais bien qu’on ne dit pas cela à une maman qui vient d’accoucher ! Tu sais bien qu’il y a sa maman de sa vie antérieure qui va venir la chercher si elle entend cela ! » ».

Les Khmers craignent que la mère originelle, celle d'une vie antérieure (Mdày Dom), tente de se réapproprier l'enfant dans sa nouvelle incarnation, voire de le ravir en le faisant mourir de maladie ou par convulsion. Pour éviter cela, on met du fil de coton autour du ventre du bébé ou autour de ses poignets.


Les ap

Dans ce monde de l'invisible, il n'y a pas que la mère originelle qui pourrait être nuisible au nouveau-né et à la femme accouchée. Les ap, que nous pourrions apparenter à des sorcières, sont des êtres avec une tête mais sans enveloppe corporelle. Elles aiment attaquer la femme au moment de l'accouchement car elles sont attirées par le sang. Ainsi, elles rôdent et peuvent même aller jusqu'à tuer la parturiente. Elles craindraient les épines ce qui éclaire deux pratiques:

- les Cambodgiens peuvent parfois disposer des branches épineuses autour de la maison où va se dérouler un accouchement pour garder l'ap éloignée

- quasiment tous les bébés ont dans leur berceau ou près d'eux un objet tranchant comme un couteau, des ciseaux, un cutter... Ceci est monnaie courante dans toutes les couches de la population, en zone rurale comme en zone urbaine.


Un nouveau-né avec des ciseaux au-dessus de sa tête et une préparation traditionnelle sur la fontanelle. Crédit: Clémence Schantz



Les Khmaoch Preay

Les Khmaoch Preay sont les âmes des femmes enceintes mourant avant l'accouchement, pendant ou juste après. Ces esprits sont particulièrement redoutés car on considère que leur « leur malice est augmentée de celle du petit enfant qui n’a pu naître et qui est très fâché d’avoir manqué une existence » (Adhémard Leclère, 1895, administrateur colonial et fondateur de la Société d’ethnologie de Paris).

Ces femmes possèdent une charge magique qui justifie qu’on leur refuse l’incinération et le cimetière.


LES ACTEURS DE LA NAISSANCE


Les sages-femmes

Depuis les années 1990, un plan de développement des ressources humaines dans le domaine de la santé a été mis en place. Ce plan a notamment permis de former et recruter davantage de sage-femmes grâce à la mise en place d'une filière d'études spécifique, une réévaluation des salaires, l'accord de primes et une meilleure reconnaissance du rôle de la sage-femme.

Enfin, la pratique clinique des services d'obstétrique s'est peu à peu alignée sur des critères internationaux.



Les matrones

Les matrones (chmâp ou yeï mâp) sont des accoucheuses traditionnelles. Il s’agit le plus souvent d’une vieille femme à qui il est plutôt fait appel en zone rurale. Elle suit le bon déroulement de la grossesse, assure le travail et le post-partum. Leur rôle social et spirituel reste très important encore aujourd'hui même si le développement et la modernisation des centres de santé et de la biomédecine dans le pays conduisent la majorité des femmes cambodgiennes à ne plus accoucher chez elles.

« Sous le lit de la parturiente, on met en place un « fourneau » dans lequel le feu de bois aura pour fonction de réchauffer la mère. Des marques sur le sol et les murs, des récitations et la mise en place de buissons épineux aux entrées seront réalisées. (...) Quelques jours après l’accouchement, il existe une phrase d’excuse rituelle où la femme accouchée demande pardon à la matrone de l’avoir obligée à se souiller au contact de son sang et de ses excréments.» décrit Céline Nicodème dans sa thèse pour le diplôme d’Etat de docteur en pharmacie, « Médecine Traditionnelle au Cambodge : les plantes utilisées de la grossesse au post-partum ».

Les kru

Dépositaires de toute une pharmacopée basée sur l'usage de plantes, les kru sont les gardiens de la médecine traditionnelle. Ils ont aussi un rôle spirituel fort puisqu'ils ont pour mission de protéger contre les mauvais esprits. Dans le cadre d'un accouchement, ils veillent à sécuriser l'environnement de la femme pour empêcher toute attaque d'esprit. Cela passe, par exemple, par des récitations ou encore la mise en place des branches d'épines autour de la maison comme nous l'avons vu plus haut.


« Le système de soins cambodgien est caractérisé par un « pluralisme médical » où se retrouve des pratiques de soins et des représentations sur la maladie et la santé issues de la sphère populaire, traditionnelle et de la médecine occidentale. Cet ensemble doit être appréhendé dans sa globalité afin de pouvoir définir ce que veut dire « se soigner » au Cambodge. ». Cette réflexion menée par Céline Nicodème est à complètement mettre en perspective avec les pratiques liées à l'accouchement menant parfois à une coexistence complexe entre les pratiques ancestrales traditionnelles et l'évolution de la médecine.



LA FEMME ACCOUCHÉE ET LE SOSSAY KHCHEY


Nous l'avons dit, le Cambodge a été très fortement influencé par l'Inde. Cela vaut aussi pour une certaine conception du corps. Une des composantes de cette conception est la grande influence de la médecine ayurvédique (médecine millénaire indienne). L'ayurveda est basé sur une approche humorale et énergétique du corps selon laquelle quatre éléments assurent l'équilibre du corps : l'air / le vent, l'eau, le feu, la terre. La période du postpartum est révélatrice de ce système car de nombreuses pratiques et interdits vont avoir pour but de rétablir l'équilibre du corps, perturbé par la grossesse: la grossesse est considéré comme un état « chaud », alors que le postpartum est une période « froide ».


Pendant le postpartum, la jeune mère est dans un état appelé sossay khchey. La transgression de certains interdits conduit à un état pathologique appelé toah sossay khchey: interdit de bouger, de se lever, de porter des choses, de travailler, d'entrer en contact avec de l'eau trop froide. Il y a aussi de nombreux interdits alimentaires et un temps d'abstinence est également à observer. Cette période dure en moyenne quatre à six mois après l'accouchement.

En parallèle, il faut réchauffer le corps soit par la mise sur le feu (la femme est allongée sur un lit sous lequel des braises sont disposées, cela dure généralement trois jours après l'accouchement) ou en se couvrant de vêtements très chauds, porter un bonnet pour empêcher que l'air ne passe et ne donne plus tard des maux de tête à la femme, faire des fumigations destinées à retrouver la fraîcheur du teint et de la peau.

Si tout ce dispositif n'est pas respecté, la crainte majeure est la mort prématurée de la jeune maman.


Crédit: The 2H Project (https://www.the2hproject.com/)




Pour conclure, au Cambodge la grossesse puis la naissance sont indissociables d'une puissante dimension spirituelle résultant du syncrétisme religieux khmer. Il faut prendre le temps d'observer et comprendre ces pratiques ancestrales animistes, sans cela le risque est de passer complètement à côté d'un des fondements intrinsèques de la société cambodgienne.


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